Category Archives: Poésie française

À une dame créole (Charles Baudelaire)

À une dame créole

 

Au pays parfumé que le soleil caresse,
J’ai connu, sous un dais d’arbres tout empourprés
Et de palmiers d’où pleut sur les yeux la paresse,
Une dame créole aux charmes ignorés.

Son teint est pâle et chaud ; la brune enchanteresse
A dans le cou des airs noblement maniérés ;
Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,
Son sourire est tranquille et ses yeux assurés.

Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire,
Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire,
Belle digne d’orner les antiques manoirs,

Vous feriez, à l’abri des ombreuses retraites,
Germer mille sonnets dans le coeur des poètes,
Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs.

Au|| pa||ys|| par||fu|||| que|| le|| so||leil|| ca||resse,
J’ai|| co||nnu||, sous|| un|| dais|| d’ar||bres|| tout|| em||pour||prés
Et|| de|| pal||miers|| d’où|| pleut|| sur|| les|| yeux|| la|| pa||resse,
U||ne|| da||me|| cré||o||le aux|| char||me||s i||gno||rés.

Son|| teint|| est||||le et|| chaud|| ; la|| bru||ne en||chan||te||resse
A|| dans|| le|| cou|| des|| airs|| no||ble||ment|| m||anié||rés ;
Gran||de et|| svel||te en|| mar||chant|| co||mme u||ne|| cha||sse||resse,
Son|| sou||ri||re est|| tran||quil||le et|| ses|| yeux|| a||ssu||rés.

Si|| vous|| a||lliez||, Ma||da||me, au|| vrai|| pa||ys|| de|| gloire,
Sur|| les|| bords|| de|| la|| Sei||ne ou|| de|| la|| ver||te|| Loire,
Be||lle|| di||gne|| d’or||ner|| les|| an||ti||ques|| ma||noirs,

Vous|| fe||riez||, à|| l’a||bri|| des|| om||breu||ses|| re||traites,
Ger||mer|| mi||lle|| so||nnets|| dans|| le|| cœur|| des|| po||ètes,
Que|| vos|| grands|| yeux|| ren||draient|| plus|| sou||mis|| que|| vos|| noirs.

Les Fleurs du Mal, Charles Baudelaire (1857)

 

Ce sonnet est dédié à Mme Autard de Bragard, l’hôte qui accueilli Baudelaire sur l’île Maurice lors de son voyage forcé aux Indes en 1841, voyage initié par son beau-père le général Jacques Aupick. Après avoir envoyé un exemplaire à Mme de Bragard, il le publia 16 ans plus tard dans son recueil Les Fleurs du Mal.

Une gravure fantastique (Charles Baudelaire)

Une gravure fantastique

 

Ce spectre singulier n’a pour toute toilette,
Grotesquement campé sur son front de squelette,
Qu’un diadème affreux sentant le carnaval.
Sans éperons, sans fouet, il essouffle un cheval,
Fantôme comme lui, rosse apocalyptique
Qui bave des naseaux comme un épileptique.
Au travers de l’espace ils s’enfoncent tous deux,

Et foulent l’infini d’un sabot hasardeux.
Le cavalier promène un sabre qui flamboie
Sur les foules sans nom que sa monture broie,
Et parcourt, comme un prince inspectant sa maison,
Le cimetière immense et froid, sans horizon,
Où gisent, aux lueurs d’un soleil blanc et terne,
Les peuples de l’histoire ancienne et moderne.

Ce|| spec||tre|| sin||gu||lier|| n’a|| pour|| tou||te|| toi||lette,
Gro||tes||que||ment|| cam|||| sur|| son|| front|| de|| sque||lette,
Qu’un|| di||a||||me a||ffreux|| sen||tant|| le|| car||na||val.
Sans|| é||pe||rons||, sans|| fou||et||, il|| e||ssou||ffle un|| che||val,
Fan||||me|| co||mme|| lui||, ro||sse a||po||ca||lyp||tique
Qui|| ba||ve|| des|| na||seaux|| co||mme un|| é||pi||lep||tique.
Au|| tra||vers|| de|| l’es||pa||ce ils|| s’en||fon||cent|| tous|| deux||,

Et|| fou||lent|| l’in||fi||ni|| d’un|| sa||bot|| ha||sar||deux.
Le|| ca||va||lier|| pro||||ne un|| sa||bre|| qui|| flam||boie
Sur|| les|| fou||les|| sans|| nom|| que|| sa|| mon||tu||re|| broie||,
Et|| par||court||, co||mme un|| prin||ce in||spec||tant|| sa|| mai||son,
Le|| ci||me||tiè||re i||mmen||se et|| froid||, sans|| ho||ri||zon,
|| gi||sent||, aux|| lu||eurs|| d’un|| so||leil|| blanc|| et|| terne,
Les|| peu||ples|| de|| l’his||toi||re an||cien||ne et|| mo||derne.

Les Fleurs du Mal, Charles Baudelaire (1857)